Une mesure sans fondement
Les frais de port obligatoires sont nés du préjugé que la vente en ligne nuirait aux librairies indépendantes. En vérité, les données du ministère de la Culture dépeignent une réalité bien différente : la part des librairies indépendantes dans les ventes de livres imprimés est restée stable de 2010 à 2022, entre 21 et 23 %. Aujourd'hui, près de 8 livres sur 10 sont vendus en magasin physique et ce sont les grandes enseignes – et non la vente en ligne – qui dominent les ventes de livres imprimés avec 46,6 % de part des ventes, loin devant les librairies indépendantes (25,7 %) et la vente en ligne (20,1 %).
Pour de nombreux lecteurs, l’achat de livres en librairie indépendante n’est pas une option réaliste. Selon le ministère de la Culture lui-même, plus de 50 % des Français vivent dans des communes dépourvues de librairie, ce qui soulève des inquiétudes quant à l'impact de la mesure sur l'accès à la lecture dans ces territoires. Dans les communes de moins de 10 000 habitants, qui représentent 97 % des communes de France, la librairie la plus proche se situe en moyenne à 13 kilomètres – une distance qui atteint 16 kilomètres en zone rurale[1]. Dans ce contexte, pénaliser le canal de distribution qui comble cette lacune — la vente en ligne — va à l’encontre de l’intérêt des lecteurs. La vente en ligne fait partie de la solution, en particulier pour les millions de lecteurs qui ne disposent pas d'une librairie à proximité.
Une mesure contre-productive
La décision d'aujourd'hui est un recul pour les lecteurs, les auteurs et la lecture : les conséquences de cette mesure sont sévères et largement documentées.
Une mesure qui pénalise le pouvoir d'achat. Les frais de port obligatoires ont déjà coûté aux lecteurs français plus de 100 millions d'euros — l'équivalent de 12 millions de livres de poche, ou 3 % du chiffre d'affaires annuel de l'édition en France. C'est de fait une taxe sur la lecture, imposée à un moment où le pouvoir d'achat demeure la première préoccupation des Français. 62 % des Français indiquent un impact négatif de cette mesure sur leur pouvoir d'achat, et 71 % estiment que sa suppression l'améliorerait[2].
Une mesure qui alimente le déclin de la lecture. Depuis leur introduction, les frais de port obligatoires ont accéléré le déclin des achats de livres à un rythme sans précédent. La proportion de Français ayant acheté au moins un livre imprimé neuf a autant baissé entre 2023 et 2024 que pendant toute la décennie 2012-2021[3]. Les ventes de livres ont reculé en 2024 et 2025 (−2,5 % en volume en 2025), affectant tous les canaux, y compris les librairies. Plus de 50 % des acheteurs ont réduit leurs achats à cause de ces frais, et 77 % des acheteurs de livres sont désormais favorables à l'abrogation de la mesure[2].
Une mesure qui frappe plus durement les zones rurales et les ménages modestes. Les achats de livres par les habitants des zones rurales et les ménages à revenus modestes ont significativement baissé. Le recul pour les classes populaires est le plus important observé depuis 2017[1] . Cela signifie que la mesure a davantage pénalisé ceux qui avaient déjà le moins accès aux librairies ainsi que les ménages déjà mis sous pression par la hausse des prix et des coûts de carburant.
Une mesure qui manque sa cible — bénéficiant aux grandes enseignes, plutôt qu’aux librairies indépendantes. La loi Darcos visait à renforcer l'économie du livre et l'équité entre ses acteurs. Les données disponibles montrent qu'elle a produit l’effet inverse. Lorsque les lecteurs se sont reportés vers les magasins physiques pour éviter les frais de port obligatoires, seuls 26 % ont choisi des librairies indépendantes, tandis que 61 % se sont rendus dans les grandes enseignes[2] . Les données sectorielles confirment cette tendance : les grandes enseignes culturelles ont vu leur part des ventes de livres physiques passer de 27,7 % en 2022 à 29,8 % en 2025. Cette mesure a renforcé les acteurs déjà dominants — et non les librairies indépendantes qu'elle prétendait protéger.
Une mesure qui nuit à la diversité culturelle. En ciblant la vente en ligne, les frais de port obligatoires pénalisent la diversité culturelle. Rien que sur Amazon.fr, des millions de titres en langue française sont disponibles et plus de 300 000 références différentes sont expédiées chaque mois, offrant aux maisons d'édition indépendantes et aux auteurs indépendants l'opportunité de toucher leur public. En 2025, les 10 meilleures ventes pesaient dans le secteur une part plus de deux fois supérieure à celle observée sur Amazon.fr, où la demande est répartie plus largement sur l'ensemble du catalogue. Les ouvrages des maisons d'édition indépendantes — qui représentent 5 % des titres disponibles sur Amazon.fr — y représentent 17 % des ventes, soit plus de trois fois leur poids dans le catalogue. Cela témoigne à la fois de l'appétit des lecteurs pour ces titres et du rôle essentiel que joue la vente en ligne pour les maisons d’édition indépendantes.
Des préoccupations juridiques soulevées par la Commission européenne
Avant l'entrée en vigueur de la mesure, la Commission européenne avait émis un avis circonstancié soulevant de sérieuses réserves quant à la légalité de la mesure : une dérogation injustifiée à la législation applicable, un défaut de proportionnalité démontrée, et l'absence d'évaluation d'options alternatives. Dans son arrêt, la Cour de justice de l'Union européenne a également confirmé que ces frais étaient contraires au principe fondamental de libre circulation des marchandises.
Et maintenant
Les faits sont clairs : cette mesure a coûté plus de 100 millions d'euros aux lecteurs, accéléré le déclin des achats de livres, et échoué à tenir sa promesse de soutien aux librairies indépendantes — et nous sommes convaincus que cette réalité éclairera les débats à l’avenir. Nous restons concentrés sur notre mission : aider les lecteurs à accéder aux livres dans toute la France grâce à l'un des plus grands catalogues au monde, à la lecture numérique avec Kindle et Audible, et à des investissements continus pour rendre les livres accessibles à tous.
[1] Compass Lexecon
[2] Ifop
[3] Compass Lexecon, sur la base des chiffres du Ministère de la Culture