La vie du jeune Ahmed Agne, co-fondateur d'une des principales maisons d'édition indépendantes spécialisées dans le manga en France, pourrait faire l'objet d'une bande dessinée. Les ingrédients de cette histoire : des paysages exotiques (de l'Afrique à l'Asie), une grande passion (la lecture), la force de l'amitié et, surtout, beaucoup de persévérance.

Tout commence pendant les années 80 à la bibliothèque publique de Trappes, une ville de banlieue à 30 kilomètres de Paris. Ahmed, le fils ainé d'une famille d'immigrants Sénégalais, y est l'un des visiteurs les plus fidèles. « Je suis tombé amoureux des livres », explique-t-il. Ahmed, alors élève à l'école primaire, lit surtout le soir et la nuit. « Je me faisais souvent gronder par mes parents car je gardais la lampe allumée jusqu'à l'aube, tandis que mes cinq frères et sœurs avec qui je partageais la chambre dormaient ! », raconte-t-il avec un sourire.

Un jour Cécile et moi nous sommes regardés dans les yeux et nous nous sommes dits : « Pourquoi ne pas faire quelque chose qui touche directement au manga » ?
Ahmed Agne

L'amour du Japon, grâce aux dessins animés

La grande révélation d'Ahmed intervient pendant l'adolescence : les dessins animés japonais. « Avec Olive et Tom ou Les Chevaliers du zodiaque on pouvait enfin s'identifier à des personnages qui vivaient les mêmes choses que nous : premières amours, amitiés
trahies… ». Fasciné par cet univers, Ahmed décide d'étudier le Japonais. À la fac il rencontre d'autres passionnés du manga, dont Cécile Pournin, qui deviendra son amie et son associée.

Avec son diplôme en poche, Ahmed profite d'un programme d'échange pour les meilleurs étudiants de Japonais. Mais après un séjour professionnel de deux ans au Japon, de retour en France, la recherche d'emploi n'est pas facile. « J'ai envoyé des centaines de CV, certains avec beaucoup d'espoir, et je n'ai jamais eu de réponse », explique-t-il. Même une lettre de recommandation de l'ambassadeur de la France au Japon n'a pas porté ses fruits. « Un jour Cécile et moi nous sommes regardés dans les yeux et nous nous sommes dits : 'Pourquoi ne pas faire quelque chose qui touche directement au manga ? Si ça marche, tant mieux, et sinon, au moins on aura essayé' ». C'était en 2003 et Ki-oon, leur maison d'édition, était née.

Pendant cinq ans, Cécile et Ahmed établissent des contacts avec des auteurs au Japon, traduisent des centaines d'ouvrages en français et trouvent des imprimeurs et distributeurs. Tout cela, depuis le logement de 45m2 d'Ahmed, qu'ils partageaient alors avec « deux ordinateurs, deux chaises et un canapé déchiré au milieu de salon ».
« Nous avons passé beaucoup de nuits blanches », raconte Cécile. « On était que deux et on faisait tout nous-mêmes. Pour acheter des licences au Japon et pouvoir manger, Ahmed donnait des cours de soutien à l'école primaire de Trappes et moi je traduisais des bouquins ».

L'avis des clients sur Amazon, clé pour le choix éditorial

Pendant cette période-là, Ahmed se rend sur le site Amazon.co.jp très souvent : les commentaires des clients sur les mangas édités au Japon sont un outil primordial pour repérer des ouvrages et des auteurs parfois méconnus, et nourrir leur catalogue. « Au Japon, ils n'ont pas la culture de la critique, et très souvent les magazines qui parlent des jeux vidéo, du manga ou de littérature présentent les ouvrages de manière très factuelle. Les commentaires des lecteurs sur Amazon.co.jp nous aident, aujourd'hui encore, à lire les tendances et à comprendre pourquoi un ouvrage plaît ou ne plaît
pas ».

Peu à peu les productions de Ki-oon trouvent leur public et en 2008, suite au succès de leur série Übel Blatt, Ahmed et Cécile peuvent enfin se verser un salaire, embaucher une première employée (« Aurélie, qui travaille toujours avec nous ») et déménager le siège de leur société dans un bureau de 230 m2 situé dans le 9ème arrondissement de Paris. Aujourd'hui, Ki-oon est le quatrième éditeur manga en France et certaines de ses séries se sont vendues à plus de 600 000 exemplaires. L'ensemble des 700 ouvrages Ki-oon sont disponibles auprès des clients d'Amazon.fr, un site qui compte parmi ses principaux canaux de distribution.

« Peut-être que la raison pour laquelle ça ne marche pas trop mal », explique Ahmed avec modestie, « c'est que nous sommes bilingues, et avant de choisir un livre pour le public francophone, nous lisons l'original japonais du début à la fin, sans besoin d'intermédiaires. Auprès des éditeurs japonais, le fait d'avoir appris la langue par amour du manga et d'être les patrons de notre propre entreprise nous donne une force considérable ».

Mais pour Ahmed, pas question de parler de succès : « On a fait qu'un petit bout de chemin : mon rêve et celui de Cécile serait de dupliquer le modèle japonais en France. Au Japon quand une série manga trouve son public elle est déclinée en dessins animés, jeux vidéo… Le Japon est le meilleur pays au monde pour être fan de quelque chose ». Entretemps, Ahmed savoure une autre petite victoire : « Ma mère a enfin arrêté de dire à ses copines que son fils faisait du chinois ».